Mohammed Bashir Haji doit rester ici !

par Julie Le Goïc et Alexandre Lhomme.

Mohammed Bashir Haji doit rester ici ! 

#JourneeMondialeDesRefugiés

Ce matin, à 5h, une petite vingtaine de militants de la Ligue des Droits de L’Homme de Brest et Quimper, de Zéro Personne à la rue, s’est retrouvée à l’aéroport de Brest-Guipavas, avant l’arrivée de Mohammed Bashir Haji, convoqué par la préfecture pour être expulsé vers le Danemark, puis la Somalie. Ce journaliste déjà ciblé en Somalie pour son indépendance avait échappé de peu à un attentat, qui avait coûté la vie à son caméraman avant de fuir pour l’Europe. Depuis quelques jours, Reporters sans Frontières et le Syndicat National des Journalistes, avec d’autres organisations syndicales nationales, et un article dans l’Humanité, ont permis d’alerter les pouvoirs publics sur la situation de Mohammed. Le temps administratif et le temps politique n’étant pas toujours accordés, il fallait absolument mobiliser les passagers et l’équipage pour empêcher l’expulsion. Les militants de la LDH et de Zéro Personne à le Rue (comme Hugo cité dans l’article de L’Humanité, encore présent ce matin) sont sur le pont depuis plus d’une semaine avec les expulsions qui s’enchaînent ici.

Il est très difficile de décrire ce sentiment d’urgence absolue qui nous a saisi : Mohammed risque la mort, nous DEVIONS convraincre. Nous ne pouvions pas échouer…

Ce que nous avons rencontré ?

De l’indifférence, beaucoup.

Nombre de soutiens présents, rompus, de par leurs activités politiques, syndicales ou militantes, à des accueils tièdes et des refus polis lors de leurs séances de tractage, sont malheureusement habitués à ces marques de désintérêt.

Sauf que l’on parle ici d’un homme présent à quelques mètres de là, destiné à une mise en danger certaine en cas de retour en Somalie, et qu’un simple refus de boucler sa ceinture pourrait mettre, au moins temporairement, en sécurité.

Comment interpréter alors ces simples « merci » que l’on sent prononcés par pure politesse, ces « Désolé, je suis pressé » de voyageurs arrivés bien avant l’heure, et que l’on retrouvera plus tard au café, ces « je le lirai dans l’avion » prononcés avec si peu de conviction ?

Des paroles gênées de tristes citoyens qui ont, dans le moins pire des cas baissé les bras, sinon refusé de les lever, si tant est qu’ils l’aient déjà fait.

Pour cette frange de la « France qui se lève tôt », une mort certaine semble être moins intolérable que de rater sa correspondance.

Au-delà de l’indifférence (au secours on dirait un titre de Johnny) Il y avait aussi, et c’était le plus dur à affronter, des paroles odieuses : « un de moins », « il retourne chez lui, il devrait être content »… Remarques peu nombreuses, heureusement, mais posées de façon goguenarde par des personnes fières de nous étaler cette haine de ce journaliste qui, à côté d’eux, allait s’envoler vers la mort.

Le plus édifiant a été la réaction du personnel de bord, de jeunes femmes proprettes, qui ont traversé les militants comme si elles marchaient sur un podium de défilé, un regard à gauche (pas trop à gauche), un regard à droite, un geste hautain pour refuser les tracts, et puis l’intervention de leur doyenne : « on est là pour travailler, on ne peut pas s’intéresser à chaque situation… ». La fin de non recevoir, nette, tranchante, a un moment déprimé les militants présents, qui comptaient beaucoup sur une solidarité active du personnel de bord, le mieux placé pour interrompre l’expulsion de Mohammed. Il nous semblait qu’il y avait des consignes syndicales qui allaient dans ce sens…
Autre réaction négative, ce jeune hipster, à la moustache gominée, qui m’explique qu’il s’en va pour quelques semaines et veut passer le moment restant avec ses parents. J’insiste sur le caractère « de vie ou de mort » de la situation de Mohammed, sur le caractère national aussi avec le soutien de Reporters Sans Frontières  : « désolé, ça ne m’intéresse pas ». Le père intervient alors :  » de toute façon, vous mentez, la France n’expulserait pas vers un pays dangereux ».

Mais heureusement il y a eu ces moments, précieux,  de résistance : ainsi, cette famille accompagnant une très jeune femme, et qui unanimement s’écrie qu’il faut faire quelque chose, et qui félicite la jeune fille qui assure qu’elle ne bouclera pas sa ceinture, si Mohammed monte à bord.  Sa sœur et ses parents, fiers et émus de l’acte de résistance qui engage ainsi leur famille. Et tous de nous remercier : pour les avoir prévenus, pour le boulot fait, pour tenter de sauver Mohammed. Nom d’une pipe, il y a un espoir terrible qui naît de ce genre de rencontre. Merci à eux.

La suite est dans la presse : Mohammed est rentré dans l’aéroport, les policiers présents ne sont pas venus le chercher. Nous étions confus, sans trop savoir quoi dire ou quoi faire. S’agissait-il d’un signe de bonne volonté de la préfecture ? S’agissait-il d’un piège qui ferait de lui un « fugitif » puisque n’ayant pas embarqué et qui ruinerait alors tous ses projets de demande d’asile en France ?
L’avion est parti alors que nous étions tous, avec Mohammed, dans le hall. Son visage s’est alors étonnamment affermi, éclairé. Il avait gagné une journée.

 

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